Imaginez.

Imaginez.

Imaginez que vous soyez seul, à l’étranger. Vous êtes en plein questionnement interne sur ce qu’est la vie, le bonheur. Sur ce que sont vos désirs les plus profonds. Que vous vous interrogiez sur l’impact que la société a pu avoir su vous, comment le monde a réussi à vous façonner jusqu’ici.

Imaginez que vous preniez conscience de ce pouvoir, qui s’est petit à petit, par des détails, englouti dans vos pensées, vos respirations, vos mouvements, vos choix.

Imaginez que vous décidiez d’être enfin libre de ces derniers, en dehors de toute dictature morale. En dehors de toute pression sociale, familiale, humaine.

Imaginez qu’à l’avenir, vous prendrez toutes vos décisions en suivant ce que vous dis votre cœur, la vraie ligne directrice de votre existence.

Mais imaginez que pour l’instant vous êtes seul, dans votre appartement, dans une petite vie modeste d’employé. Ou plutôt de stagiaire, qui, pour finir et enfin valider ses études, a fait le choix de partir.

Imaginez ce samedi soir, après une journée sans grand intérêt, mais ni mauvaise non plus, que vous surfiez sur internet. Au petit bonheur la chance, vous tombez sur une vidéo d’un philosophe expliquant ce qu’est le bonheur. Réellement.

Imaginez que cet idéal, vous commenciez réellement à le sentir. Pas tous les jours, à tous les instants évidemment. Mais, vous commencez à le sentir, comme ligne de fond, comme un état général qui en fait vous colle à la peau.

Imaginez que cet homme, explique, avec une extrême sagesse qu’il a découvert le bonheur par l’apprentissage du moment présent. Il vous explique qu’il a appris à aimer boire un verre d’eau. Gorgée par gorgée.

Imaginez qu’en ce samedi soir, vers dix-huit heures, vous décidiez de faire de même. Vous enfilez enfin votre blouson en cuir par-dessus ce chaud pull gris à capuche. Vous saisissez votre Ipod, prenez vos écouteurs, que vous glissez doucement dans le creux de vos oreilles. La musique est lancée, vous prenez vos clés, fermez la porte. Vous partez, et ce pour une durée indéterminée. Le seul choix c’est de partir, pour profiter de l’instant présent. Le seul choix de sentir le vent frais de la nuit qui tombe vous caresser le visage, de sentir vos doigts se rafraîchir et prendre un petit plaisir réconfortant en les replongeant dans les poches de votre blouson en cuir.

Vous voilà parti. Avec un bonheur intérieur, vous prenez chaque respiration comme un cadeau de la nature. Vous vous émerveillez des bâtiments, des lumières, des canards que vous croisez le long de la rivière, d’une femme jouant avec ses chiens munie d’un simple bâton. Vous vous interrogez aussi sur ces employés d’un magazine, encore assis derrière leur écran en ce samedi soir, lumière éclairée, bureaux vides, si seuls.

Puis, vous décidez de longer le sublime lac qui s’offre devant vous. De vous émerveiller devant cet ensemble de lumières qui l’entourent, et de ces nuages au loin qui semblent annoncer la pluie, dans un noir trouble. Longeant ce lac, vous voilà désormais dans un parc.

Imaginez que, profitant de ce bonheur inouï et instantané, vous décidiez de caresser les troncs d’arbres, les branches. De sentir vos pas écraser l’herbe, non pas d’une manière farouche, mais plutôt douce et câline, comme si vous communiquiez vos énergies naturelles ensemble.

Pris par cette image de l’enfant heureux qui, pour sentir les petits plaisirs de la vie, aime à caresser les murets râpeux à sa hauteur, vous vous mettez à faire de même. Vous caressez les buissons, pour sentir les feuilles venir jouer dans le creux de votre main gauche. Comme si vous ouvriez tout à coup les portes aux sensations, au moment présent, et que celui-ci vous le rendait par un petit jeu de caresses déguisées.

Faisant de même le long d’une rangée d’arbres, des phares allument vos pas. Doucement, vous vous serrez contres les épicéas, laissant le véhicule vous dépasser. Polizei. Vous comprenez qu’ils font leur ronde quotidienne, et les voyez même s’arrêter quelques dizaines de mètres plus loin.

Heureux comme tout, musique dans les oreilles, capuche sur la tête, vous continuez votre chemin, droit devant vous. Vous croisez du regard une demie-douzaine d’hommes, attroupés sur votre gauche devant les minuscules voiliers qui bordent le lac. Vous observez aussi leurs regards se figer sur vous, tentant de vous démasquer avec leurs yeux de plus en plus grand-ouverts. Vous comprenez.

Imaginez, qu’à ce moment-là, les deux occupants du véhicule vous ont en fait suivi, les voilà désormais à votre hauteur et demandant vos papiers. Vous répondez à leur demande, simplement. Après deux trois bref échanges, ils comprennent qu’ils se trompent.

Vous remettez alors votre musique et partez au loin, laissant derrière vous deux représentants de l’autorité étatique rebrousser chemin, le ventre vide.

Imaginez ensuite que vous repensiez à tout cela. Vous êtes un homme à capuche, seul, un samedi soir, avec votre blouson en cuir, caressant les arbres le long du lac. Comment pouvait-il en être autrement pour les phares qui vous ont allumés ? Vous deviez rentrer dans une catégorie d’hommes à qui l’on demande ses papiers.

Pourquoi ? La capuche ? Le pas heureux ? Les caresses aux arbres ? Tant de choses interdites dans ce monde.

Certains penseront que c’est rassurant d’avoir des contrôles comme ceci. Mais vous, à cet instant précis, vous vous sentez violé d’une liberté. Celle d’être dans le présent, d’être heureux, sans vous poser aucune question sur ce que les Hommes peuvent penser, juger.

Mais la réalité vous rattrape, et vous avez été contrôlé. Qu’attendez-t-ils de vous ? Un peu de shit, un homme bourré, un fou ? Ils ont été déçus, pour sûr.

Ce que vous regrettez c’est de ne pas avoir répondu à leur demande en faisant de même. Vous avez prouvé votre identité, et eux, que vous ont-il donné en échange ? Un nom ? Une explication ? Rien.

En y réfléchissant profondément, vous trouvez tout un tas de questions que vous auriez aimé leur poser, ou des démonstrations pour leur expliquer le choix moral controversé de leur acte. Mais vous constatez juste que la société autorise cela, parce que c’est « rassurant ». C’est rassurant, parce que dans de nombreux cas cela sera justifié. Mais pas là.

Imaginez, qu’à cet instant, vous compreniez que votre société s’est formée sur le principe de la peur : des lois « au cas où ».  Que les choix admis, sont basés sur cette même peur : un poste d’employé pour sauvegarder un jour sa retraite. Qu’un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. Que le risque est réduit, que la vie est limitée aux sentiers battus. Comme si les petits bonheurs qu’elle a à nous offrir ne pouvaient être perçus que par les bourrés, les camés ou les fous.

Imaginez.